13 juillet 2008
"On ne devrait vivre qu'une minute et demi, le temps du premier baiser et du premier demi", on portait cette phrase là en étendard, on la chantait sur tous les tons, et surtout à tue-tête, comme un cri de ralliement. Il faut dire qu'on croyait dur comme fer au pouvoir des mots, aux rimes griffonnées dans les marges de nos cahiers, aux mots d'amour, et aux mots d'amitié. Aux chansons inventées, aux longues déclarations, aux poèmes dada. Et on aimait l'Illusion comique de Corneille parce que ça nous avait appris le baroque, et tout ce qui va avec, l'inconstance. Oh oui ça nous plaisait beaucoup ça, l'inconstance, le tourbillon, la vie qui file vite, les farandoles, les cavalcades, tout ce qui va trop vite, tout ce qui est trop fort. On s'était trouvées dans la même classe de première littéraire. Une classe composée uniquement de filles. Après quelques mois que j'avais passé seule, sans connaître personne, on s'était finalement rencontrées, toutes les trois. Et ça avait été une évidence. On est vite devenu le trio infernal. Une chanson par jour, des milliers d'illusions, tellement de rires, les yeux grand ouverts. Une amitié forte, très forte, trop forte peut-être. Trois filles différentes, mais finalement pas tellement. Je portais les cheveux longs jusqu'aux fesses, A les avait très courts, et puis C se demandait si elle devait les boucler. Ensemble on a fait les quatre cent coups, et même plus. On a séché les cours pour aller fumer un narguilé à Paris, l'été avant la terminale, on a bu dans un bar à Saint Michel, déguisées avec de vieux habits et le patron nous appelait "les actrices" et ça nous faisait rire.. Dans le métro, en rentrant, on chantait en riant mille chansons. On s'aimait si fort, et on se détestait aussi parfois. Alors on se retrouvait et puis on pleurait toutes les trois. On aimait les cours de philo, mais pas tellement la prof de littérature, alors on séchait souvent ou bien on arrivait en retard en se bousculant dans le couloir, et on avait le droit à un "tiens, voilà les trois grâces" et une fois, on a même eu un avertissement conduite. Insolentes, oui ça on l'était. Exubérantes, bruyantes, choquantes. Comme quand on s'embrassait sur la bouche après avoir trop bu, ou quand on se passait la fiole de Get 27 pendant les bacs blancs en se disant que ça ressemblait à de la menthe à l'eau. On superposait les jupes, et les bracelets tintaient à nos poignets, on se rêvait gitanes, on voulait monter un cirque, et partir sur les routes. Aller voir la mer en hiver, faire le tour de France en mobylette. On voulait une ambiance à la Simenon pour la mer, et des lunettes d'avant-guerre pour les mobylettes, et aussi un casque en toile avec des oreillettes. On organisait des soirées années 30, on révisait le bac avec mon père, on chantait l'hymne qu'on s'était écrit. On passait notre vie l'une chez l'autre, on se cuisinait des petits plats, et puis on se réveillait en chantant. Toujours la musique. Ensemble on a assisté à des concerts géniaux, on a appris ce que c'était l'amour, on a commencé l'accordéon avec A, on s'écrivait tout le temps tout le temps, des lettres, des mail, des poèmes, on avait des carnets où on consignait nos rêves, et, un jour, on a trouvé une valise en cuir noir dans la rue, et on y a accumulé tout ce qui nous représentait. Les photos, les carnets, les cartes de France avec nous dessinées sur nos mobylettes. Des petits riens amassés ça et là, les mots qu'on s'envoyait pendant les cours, les poèmes à six mains. En terminale, on avait chacune un amoureux, mais notre amitié n'en était pas moins forte. On a eu le bac, sans travailler vraiment, C a même eu 18 en philo, et puis on est parties ensemble en vacances. L'été du bac, toutes les trois dans cette grande maison du sud. On s'est déguisées un jour de pluie en piochant dans des malles pleines de vieux habits qui n'avaient plus d'âge. J'ai pris ces photos d'elles deux. Mes chapeautées. On croyait que c'était à la vie à la mort, mais l'existence a eu tôt fait de nous séparer. Notre amitié n'a pas survécu. L'hypokhâgne m'a avalé, je n'avais plus un instant. Elles continuaient à se voir. Quelques fois on se croise, et quand je passe devant le lycée j'ai un petit pincement au coeur. Comme quand j'entends Léo Ferré. Je revois les trois jeunes filles qui marchaient en rang avec leur allure folle, leurs jupes qui volaient au vent et qui faisaient de drôles d'ombres sur le trottoir où elles courraient pour échapper au temps. Le soir de mes vingt ans, elles sont venues, A m'a offert un bracelet bleu et or, un vrai bracelet de gitane, et puis C m'a offert des boucles d'oreille, puisque, quand on avait seize ans, j'étais la seule à ne pas avoir les oreilles percées. Hier, j'ai retrouvé la valise en cuir noir dans mon armoire, et une petite larme m'a échappé.
On a enfin pris le temps de s'occuper du meuble rapporté de Bruxelles. On a enlevé la porte, on l'a peint en gris, couleur zinc, on a tapissé la petite cavité de gauche avec du papier rose aux jolis motifs, on a percé un petit trou pour faire passer un fil, et on a installé une lampe-boule, il ne reste plus que les poignées des tiroirs à trouver, et on l'aura notre meuble-lumière comme on l'imaginait. On a rangé tout le studio, trié tous les habits, nos deux bureaux, retrouvé des choses au passage, comme ces coins de lettres que ma mamie m'avait donné il y a bien longtemps, mais j'ai le coeur gros, de savoir que je ne reviendrai pas avant au moins six mois, ou seulement pour quelques jours. On revient d'Inde le 18 août et je dois être le 28 dernier délai à Montréal, après je reviendrai en janvier et si tout va bien on s'installera dans la vieille maison, c'était donc bien nos derniers moments au studio, et même si on l'a souvent détesté, ça fait quelque chose de le quitter. J'aime bien partir en vacances quand tout est propre et beau. Mais ranger m'a encore une fois déclenché des bouffées de nostalgie, et j'ai la nostalgie spécialement triste. Je suis profondément attachée aux lieux, quand j'avais neuf ans et que j'ai appris qu'on allait déménager, j'allais tous les soirs dans la chambre de mes parents d'où on voyait le jardin, et je pleurais en contemplant ce qui allait me manquer, bien des mois avant qu'on ne parte vraiment. J'ai du mal avec ces deux choses, l'espace et le temps, j'aimerai en dire plus mais je n'ai pas vraiment les idées claires, je suis toute chamboulée. Les amis sont rentrés d'Amsterdam, on ne les avait pas rejoint finalement mais ils ont changé, j'aime voir le visage des gens qui rentrent d'ailleurs. On a goûté chez Ladurée, pour voir M qui y travaille, il y avait cette lampe qui me donnait envie d'être en hiver, alors qu'on parlait de l'Inde où on serait dans trois jours. Oui chamboulée c'est bien ça.
06 juillet 2008
Le temps joue à cache-cache, il fait très beau puis froid et gris, on ne sait pas trop où on en est / On a vu trois films de suite hier, c'était bien, j'aime cet état quand on sort de la dernière séance, comme ce que je ressentais au festival d'Angers un peu, sauf que là c'était au moins six films par jour et c'était l'hiver alors il faisait noir tout le temps, dans les salles et dehors, hier quand on est sortis il faisait encore un peu jour et l'air sentait bon / Avec A. on fait des cocktails maison et une demi-heure après on est pompettes et on dit des bêtises qui nous font rire / Demain je vais chez le coiffeur, mais c'est une "academy" alors je ne sais pas à quoi m'attendre, je vais être le cobaye d'un grec pendant trois heures ( les apprentis coiffeurs viennent de Grèce ouioui ) mais c'est rue du Faubourg Saint-Honoré alors je me dis que l'immeuble sera sans doute beau / Je découvre les jolis instants capturés sur ce blog qui me touche beaucoup beaucoup / J'essaye de déblayer mes journées à venir pour avoir quelques instants à partager avec Audrey, ce qui me plairait énormément / Je fais le clown pour dérider papa qui est très très fatigué, et pour consoler maman qui a trouvé un chat mort de vieillesse dans le jardin / Je ris avec Anouk / J'ai reçu une très chouette enveloppe de la part de Charlotte, mon coeur a fait boumboum quand j'ai vu le joli badge qu'elle m'a envoyé / Je mange des salades de tomate comme j'aime.
03 juillet 2008
Il y a trois jours, dans la chambre ensoleillée, les miettes du petit-déjeuner sur le lit, mon mascara a coulé, beaucoup, à cause d'une bataille d'eau entre amoureux, qui s'est terminée par des rires à n'en plus finir, et des photos sur les larmes, et la tristesse. Pourquoi pleure-ton, quand pleure-t-on. Des questions que je me pose souvent, moi qui ai toujours beaucoup pleuré, alors que je connais certains qui ne pleurent jamais. Je me souviens distinctement des premières fois où j'ai vu mes parents pleurer. C'était, sans doute, une chose que je croyais réservée aux enfants. Et pourtant, me voilà grande, du moins quand j'étais petite je considérais que vingt ans, c'était très grand. Et je pleure toujours. Parfois quelques larmes, et quelques fois de gros sanglots qui secouent tout le corps, la carcasse. Peut-être que l'on se sent vivant quand les larmes coulent ? Les pleurs sans larmes, uniquement des cris étouffés, les pleurs de colère, les pires peut-être, les larmes de fatigue. Il y a trois jours, dans la chambre, c'était de fausses larmes, et de faux pleurs.
Mais ce matin, la première chose à laquelle j'ai pensé en ouvrant les yeux, c'était à Ingrid B. Que faisait-elle à cette heure-ci ? Avait-elle dormi cette nuit ? Pas dans un lit, ça, j'en étais presque sûre. Qu'est-ce que cela faisait, pour une mère, de sentir après six ans l'odeur de ses enfants. Je crois que j'aurais senti les miens pendant des heures et des heures, avant même de leur parler. Et qu'est ce que cela fait, pour une femme, de retrouver les bras de sa mère. J'ai regardé sa déclaration, que je n'avais pas pu voir hier soir. Et sa descente d'avion aussi. Et là, sans que je ne me l'explique, je me suis mise à pleurer. De vraies larmes. De de de je ne sais pas, un sentiment inexplicable, pas vraiment le soulagement, et pas vraiment la joie non plus. L'impression de vivre un moment historique. Les larmes qui brouillent la vue et qui empêchent de voir son sourire incroyable. Ces images m'ont touchée je ne sais pas où précisément, mais là où il y a quelque chose qui vibre.
Est-ce parce que, ce que j'ai vu, c'est la vie ?
La vie qui est si jolie en ce moment, même si teintée d'amertume. Le goût de la dernière fois, celui que je déteste tant. Envie de courir partout, de faire des centaines de choses, de profiter de chaque instant. Quand je me réveille, la chambre tapissée des petits papiers de V qui me dit mille jolies choses. Les amis sont arrivés à Amesterdam, et demain on achète les billets pour les rejoindre. J'ai hâte de les voir, et surtout d'écouter leur(s) aventure(s). On compte s'enfermer pendant deux jours dans les salles obscures malgré le soleil si chaud pour profiter de places de cinéma à quelques euros. Et, bien sûr, les préparatifs pour l'Inde. Anouk qui a Le Routard comme livre de chevet, Papa qui s'entraine à prononcer les noms des villes. Mamallapuram. Chidambaram. Kanchipuram. J-13 aujourd'hui. L'exitation monte. C'est le moment que j'attends sans me l'avouer depuis près d'un an. Y retourner. Je ne pensais pas aimer ce pays. Je n'aime pas la chaleur, et pourtant j'ai apprivoisé la bouffée brûlante quand on ouvre la porte le matin. Je n'aime pas vraiment le bruit, et pourtant j'ai adoré le boucan des villes indiennes, les marchands ambulants qui proposent du thé en hurlant, l'homme qui donnait l'heure à cinq heures puis à sept heures du matin en passant de rue en rue, les aboiements des chiens sauvages la nuit, et le traffic fou. Je ne crois en rien, je suis athée convaincue, et pourtant.. je me sentais si bien quand on allait au temple avec Sumathi, l'amie hindoue, et qu'on déposait nos offrandes à Ganesh. Je n'aime pas vraiment la promiscuité, je suis même un peu claustrophobe, et pourtant les trajets en bus ont été de grands moments. Je trouvais certaines kitscheries ridicules, et surtout les danses dans les films... et pourtant, que j'ai aimé aller au cinéma là-bas. Et hier, chez A, en regardant La famille indienne, magnifique film de la "nouvelle vague" de Bollywood, je me suis surprise à bouger les épaules sur les musiques des danses, puis tout le corps. Et à chanter "Lejja Lejja". L'Inde m'a envoûtée. J-13.
28 juin 2008
L'été est là et dépose des taches de rousseur sur mon nez et celui d'Anouk. Il fait soudain bien trop chaud mais on s'en fiche un peu puisque c'est les vacances. On prépare l'Inde, à la maison ils lisent les guides tout écornés de l'année 2007. Nous, avec V, on n'arrête plus d'évoquer les souvenirs de l'année dernière. Plus les jours passent, plus il me semble que je peux sentir l'odeur du petit matin, quand on ouvre la porte de la chambre. Les odeurs, la chaleur, la moiteur, les couleurs, les saveurs. J'ai tellement hâte. En attendant, je m'occupe comme je peux. Une après-midi dégustation chez madame bleue. Un défi culinaire. Partir d'un mot et faire un dessert. Il y a eu "chocolat triangulaire", "verrines", "framboises" et "mangue". On a pu goûter le gâteau au chocolat aux fèves tonka accompagné de triangles de nougatine, et le bavarois à la framboise et mousse au chocolat blanc de C, les verrines fraicheur de citron avec brisure de biscuits de V, ma tarte à la mangue meringuée de noix de coco, et en bonus hors concours la mousse au chocolat d'A. Puis on est vite partis retrouver les autres rue Mouffetard. On fêtait le départ de N, qui s'envolait le lendemain pour un mois au Burkina Faso, seule. On a bu encore, dans ce petit bar. On s'est serré fortfortfort dans les bras. Et on s'est promis de s'échanger des souvenirs d'Inde contre des souvenirs burkinabés. Des épices contre des tissus, et l'inverse aussi. Comme ça, fin août, ce sera un peu Noël. Et puis surtout de s'échanger des mails, parce qu'on va s'inquiéter pour elle, un peu. Puis apprendre au détour d'une conversation que D va rendre visite à sa famille à Pondichéry. Se donner rendez-vous là-bas. A bientôt à Pondichéry ! Et là, tout d'un coup, le projet fou qui nait d'un coup. Aller à Amsterdam et en revenir à vélo. Un peu plus de 700 kilomètres juste pour l'aller. J'ai regardé mes amis ce soir-là dans ce bar. Je me suis dit que j'avais de la chance. Et le lendemain, ils étaient tous les trois sur la route, sur leurs vélos, la tente sur le porte-bagage. On a su qu'ils ne reviendraient pas, qu'ils y arriveraient. V téléphone à madame bleue, me dit qu'elle a une toute petite voix. Mais hier soir ils étaient bien à Cambrai dans une chambre d'hôtel à 36 euros. Alors on les encourage, on les suit sur la carte presque heure par heure. Et on prépare nos vélos ici avec A et V pour les rejoindre là-bas, et peut-être faire le retour avec eux si on a le temps. Il y a aussi les pique-niques dans les parcs, et les barbecues dans les jardins. Je ne veux pas penser à Montréal, pas encore. Je veux profiter de ma banlieue chérie, de ces rues qui m'ont vues grandir, ces rues en pente avec les jolies maisons, et leurs jardins avec les chats, les lilas qui ploient sous le poids des fleurs, les rosiers fous, les cris d'enfants, ces rues qui sentent le macadam après la pluie. Je veux profiter de Paris. Profiter de mes amis. De mes parents. Des petits. De V. M'imprégner de tout ça. Ne pas oublier.
23 juin 2008
Arriver dans Paris à l'heure du goûter, retrouver une amie, et choisir avec elle des cadeaux pour un anniversaire. S'apercevoir que les bras sont nus, qu'il fait chaud, que les terrasses sont pleines, que les gens sont un peu dorés sur le bout du nez et sur les épaules. Se dire que ce ne sera pas le cas pour moi puisque j'ai la peau très blanche. Sentir un petit grouillement dans le ventre, une petite exitation. Marcher marcher marcher. Aller jusqu'à Denfert, et attendre assis par terre. Parler de tout et de rien, regarder ce papa qui fait danser sa petite fille. Voir les gens arriver, de plus en plus nombreux. Avoir envie d'aller aux toilettes. Traverser en courant le Boulevard Raspail avec elle la main dans la main. Ne pas trouver de café, s'arrêter dans un square. Chercher un buisson, rire. Se remaquiller sur un banc, essayer de lui tenir le miroir sans trop trembler. Retourner devant la scène. Attendre encore. Téléphoner aux amis. Dire "On est tout devant, attention je lève la main" et entendre des hurlements. Se hisser sur la pointe des pieds et les voir très loin, de l'autre côté de la foule. Regarder le premier groupe qui passe. Applaudir. Avoir mal aux pieds avec ses sandales. Alors les enlever. Entendre les amis arriver, et les gens maugréer parce qu'ils ont traversé toute la foule en les poussant un peu. Se serrer. Avoir vraiment trop chaud. Voir enfin le groupe arriver. Ecouter. Danser. Rire. Sourire à l'ami avec sa caméra super 8 qui tourne un film de son groupe. Aimer la reprise de Chocolate Jesus. Remettre ses sandales. Se frayer un chemin à travers la foule, pas facile au milieu de quinze mille personnes. Voir le soleil qui décline un peu. Refuser finalement les places VIP pour la suite de la soirée. Suivre plutôt les amis de toujours. Prendre le métro jusqu'à Odéon. Écouter la fanfare de la fac de médecine. Rire en voyant un trompettiste grimpé sur un balcon. Danser encore. Avoir chaud. Attendre ceux qui ne sont pas arrivés. Se retrouver tous. Marcher jusqu'au Pont des Arts, et en profiter pour parler avec madame bleue. Boire. Rire. Sentir ma robe si longue qui tourne avec une légère brise. Boire encore. Sentir l'ivresse qui monte doucement. Regarder les reflets de la lune sur la Seine. Marcher pieds nus. Dire n'importe quoi. Quémander une crêpe. Se faire chatouiller par un inconnu. Et se faire réprimander par les amis. Entendre des confidences. Etre heureuse. Courir. Regarder Camille embrasser un garçon et marcher toutes les trois derrière le groupe pour parler de trucs de filles. Grimper sur les statues devant le musée d'Orsay. Aller jusqu'à Vaneau à pieds. Regarder les vitrines des galeries d'art. Monter les cinq étages en essayant de ne pas faire trop de bruit. Lui dire qu'il a un très bel appartement. Passer tour à tour dans la salle de bain. Se laver les pieds meurtris pendant que les pâtes cuisent. Sentir l'ivresse qui s'évapore un petit peu. Ecouter ses disques de blues. Manger les pâtes. Parler à voix basse parce qu'elle s'est endormie. Dire au revoir aux amis qui partent. Rester tous les cinq. Puis partir aussi. Quitter Camille devant le Bon Marché endormi. Lui souhaiter une bonne nuit, ou une bonne journée. S'engouffrer dans le métro. Regarder l'heure. Six heures et demi. Faire le changement. Arriver enfin. Monter dans la voiture. Contempler le lever de soleil. La déposer devant chez elle. Aller jusqu'à la boulangerie malgré les yeux qui se ferment. Acheter un croissant pour papa qui travaille le dimanche. Le croiser au moment où il partait. Lui dire qu'on va se coucher et lui souhaiter bonne chance. Rentrer. Se glisser dans le lit. Entendre que dehors, les oiseaux chantent.
Fêter la musique. Fêter l'été.
17 juin 2008
Il y a cette ruelle, celle où il y a un long muret en briques rouges et la maison mystérieuse tout au fond. C'est la ruelle des vendredi. Une après-midi, tu m'avais raccompagné, mais on s'était arrêté là, dans la ruelle, et on avait parlé parlé parlé. Le rituel s'est installé doucement. Et tous les vendredi, on se retrouvait là. Même s'il pleuvait très fort, même si les toits des voitures portaient deux centimètres de neige. Même si la nuit était tombée, même si on savait qu'on allait louper le dîner, même si mes parents me demanderaient encore où j'étais passée. On restait de plus en plus tard, à parler, ou à ne rien dire, à courir, à escalader le muret de briques, à rire, à cueillir des fleurs. Un soir de février, au moment où je partais, tes lèvres se sont penchées sur les miennes, mais je me suis dégagée d'un mouvement brusque. Le lendemain, je recevais une lettre pleine de remords et de pardons. On ne s'est plus parlé pendant un mois, puis, un vendredi, on s'est retrouvé dans la ruelle tous les deux. Et puis le vendredi d'après, et celui d'après encore. La vie reprenait son cours. Et, un soir, bien plus tard, ce fut moi qui me suis blottie contre toi, et qui ai posé mes lèvres dans ton cou. Oh la douceur, oh l'inquiétude, oh l'émerveillement du baiser au garçon de quinze ans ! Oh le silence qui a suivi, oh tes yeux plongés dans les miens ! Quelques semaines après, mes parents étant partis pour deux jours, nous avons monté une expédition. Aller voir un Lubitsch à l'Action Ecoles. Il n'y avait pas grand monde dans la salle ce soir-là, et encore moins de gens de notre âge. On ne s'est pas tenu la main, on ne voulait surtout pas être "comme les autres" ... Tu m'as glissé "bon film" quand les lumières se sont éteintes, et je me suis dit qu'on ne m'avait jamais souhaité ça. Ensuite, tu es venu avec moi, dans ma maison vide. On s'est fait un dîner, et on a parlé toute la nuit. Quand tu es reparti au petit matin, alors que nos lèvres ne s'étaient encore jamais rencontrées, j'ai su qu'on allait vivre des moments inoubliables. Toi le garçon qui aime le rose, qui se maquille quelques fois les yeux au crayon noir, toi dont les rêves sont emmêlés aux miens, toi que j'ai vu devenir un homme, et toi que j'ai quelques fois deviné enfant. Toi qui me fais mourir de rire, toi avec qui je peux danser à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit. Toi qui pleures, toi qui t'es opposé à tes parents pour faire une hypokhâgne alors que tu étais un scientifique, toi qui couds mieux que moi, et qui repasses aussi mieux que moi, même les housses de couette. Toi dont le prénom commence par un V comme un oiseau dont les ailes se mettent à battre, V comme tes bras qui s'ouvrent en grand quand je descends d'un train et que tu m'attends sur le quai, toi avec qui je suis allée à Londres, à Amsterdam, en Inde, à Bruxelles planter les graines des souvenirs qui grandissent en nous, toi qui dis "darling en goguette" pour me faire sourire, toi qui écris les plus belles lettres d'amour. Toi qui joues du saxo comme un jazzman, toi qui m'attrapes la main et qui te mets à courir très vite parce qu'on va encore rater la séance. Toi qui m'encourages toujours, qui me connais mieux que personne, toi qui fais semblant de ne pas me voir quand je me cache pour te surprendre. Toi qui lis Shakespeare et toi qui m'offres des fleurs. Toi qui écris chaque soir dans ton petit carnet les moments passés ensemble pour ne pas les oublier, toi qui m'a aussi appris la douleur, et la souffrance qu'il y a à aimer, toi mon amant, toi mon amoureux. Tant que tes yeux restent plongés dans les miens, le monde peut s'arrêter de tourner, je m'en fiche.
14 juin 2008
Am's m'a demandé de répondre au questionnaire gourmand, et Audrey à des petites questions pour se dévoiler un peu...
Un aliment que je n'aime pas du tout : le fromage ! J'en ai entendu des remarques, et j'en entends encore, "oh ça pour une française c'est le comble" ou bien "ça ne doit pas être facile à vivre une gosse comme ça" et pourtant je n'ai jamais aimé ça... J'ai failli tourner de l'oeil, à trois ans, quand, avec ma maman, nous faisions la queue chez le fromager... Je me souviens d'une de mes institutrices de maternelle qui m'avait obligé à manger du bleu car c'était la journée du goût... Je n'aime ni l'odeur, ni le goût bien entendu, et petite je n'aimais pas non plus le beurre... Mes parents se sont alors mis à cuisiner à l'huile d'olive, mais il y avait toujours quelqu'un pour me faire des tartines de beurre, au petit-déjeuner, quand j'étais loin de mes parents. J'aime le beurre maintenant, et certains fromages qui n'en sont pas comme le tartare. L'odeur me gêne de moins en moins, mais s'il s'agit d'une raclette ou d'une fondue, j'avoue que je fuis ! "Tu rates quelque chose tu sais" ... Ouioui je sais !
Mes trois aliments favoris : C'est très difficle de répondre à cette question.. Ca dépend des jours, et des saisons, et du lieu où on se trouve ! J'ai de la chance d'avoir un papa qui cuisine excellemment bien, et une maman qui est spécialiste de la pâtisserie ( mon papa ne sait faire que le pain d'épice hihi ). J'ai des tonnes de souvenirs de plats extraordinaires ou même au contraire tout simples qu'ils nous ont préparé et nous préparent encore pour mon plus grand bonheur. Je dis l'osso-bucco de papa et sa gremolata, le mix grill de poissons selon une recette de Jamie Oliver, et le gâteau à l'orange d'automne de maman. Mais en fait ce sont des choses que j'aimerais manger là maintenant, et pas mes aliments favoris.
Ma recette favorite : La tarte au chocolat qu'on fait en amoureux et qui fait toujours son petit effet. Ou sinon j'adore faire le Christmas Pudding chaque année en décembre avec mon amie bleue. J'aime ce petit rituel, on y passe la journée, on papote, on rigole ( le moment où l'on sort la graisse de rognons est toujours un grand moment ) et quand en-fin on a fini, on sait qu'on va régaler nos deux familles pendant longtemps !
Ma boisson favorite : Le thé, et encore plus depuis la visite de l'usine à thé cet été en Inde qui m'a beaucoup impressionné... J'aime le champagne, et le monbazillac ( oui je sais c'est très sucré ! ), la limonade au goût d'enfance et le chocolat chaud l'hiver...
Le plat que je rêve de réaliser mais que je n'ai toujours pas fait : Bon j'ai tenté les macarons au moins trois fois, alors je ne peux plus répondre ça.. Je dirais alors "La cerise sur le gâteau" de Pierre Hermé auquel on veut s'attaquer avec mon amie bleue. On sait qu'on est folles mais on sait aussi qu'on passera un très bon moment (bon, plein de stress, sans doute ) et qu'on mangera quelque chose de très bon même si ça n'aura pas la classe et la légèreté du "vrai"... mais la recette et la photo nous narguent trop quand on feuillette le livre, alors on va se lancer !
Mon meilleur souvenir culinaire : Peut-être le premier restaurant en amoureux, celui de mes seize ans. Ou bien un coconut rice en Inde qui était vraiment à tomber par terre. Des moments que je noublierai jamais.
Il y a dix ans : J'ai tout juste dix ans. Je finis mon CM2, je reçois un dictionnaire avec un mot du maire à l'intérieur comme tous les autres enfants de l'école. Cette année a été bouleversante pour moi parce que j'ai fait le CM1 et le CM2 dans la même année, j'avais changé de classe en janvier. Je n'avais pas vraiment d'amis en CM2 et plus tellement en CM1 non plus, même si je pose le même jour sur les deux photos de classe, la même tenue choisie par maman, et le même sourire. Ma maitresse de CM2 se lime les ongles quand on fait les fiches de lecture, et je n'aime pas ça. J'apprends qu'on va déménager de la maison où j'ai toujours habité, le soir je vais dans la chambre des parents pour contempler de leur fenêtre le jardin et je pleure. Je quitte en novembre ce qui restera à jamais un petit paradis, et je deviens grande d'un coup. On habite alors seulement quelques rues plus haut sur la colline, mais rien ne sera plus pareil.
Cinq choses que je vais faire aujourd'hui : Faire mes séries d'abdo quotidiens ( bon en fait ça fait une semaine que j'ai commencé mais je veux m'y tenir, ça fait partie du pack "nouvelle vie" que je me suis constitué, alors hophop ), appeler les parents parce que je sais qu'ils s'inquiètent pour moi, et plus encore aujourd'hui à mon avis, puisqu'ils nous ont trouvé en pyjama sur le banc du pont à deux heures du matin cette nuit avec V. quand ils rentraient d'un diner entre amis, faire la sieste ( hé, ça fatigue les abdos ), aller au cinéma, et finir la soirée chez Helen, une amie américaine des parents qui vient en Europe deux fois par an et qui loue toujours de magnifiques appart' dans Paris - chouette raison de plus pour aller la voir ;) -
Trois plats que j'adore : Aller rebelote, cette fois je prends dans les plats très très simples mais pour lesquels je tuerai ( ou presque ) : la salade de tomate des parents, LE plat le plus simple du monde mais qui n'est pareil nulle part ailleurs ( bon faut dire que chez moi on pêle les tomates et on les épépine ), la banane écrasée + fromage blanc + fleur d'oranger que ma maman me faisait quand j'étais petite et qu'elle me fait quand je veux être cajolée, et puis la quiche avec sa pâte maison et les lardons cuits par papa ( et sans fromage ! ). Rha ! Et, bien sûr, toute la cuisine indienne, là c'est pas du jeu parce que j'aime tout !! Et surtout je pourrais en parler pendant des siècles !
Cinq endroits où j'ai vécu : Rue des martyrs à Paris mes trois premiers mois, puis une maison en banlieue sud, celle qu'il a fallu quitter, et puis une seconde maison en banlieue sud ( la vieille ) puis une autre maison en banlieue sud mais sur le même terrain que la vieille ( vous savez, le coup des deux maisons, une sur pilotis et l'autre en-dessous ) puis un studio en banlieue sud avec mon amoureux, séparé par un pont ou une barrière selon le chemin qu'on emprunte, de la maison familiale.
Cinq choses que je ferais si j'étais très, très riche : Haha, LA question à trois sous ! Je finirai tous les travaux à faire dans les deux maisons du même terrain ( vous suivez ? ) et j'achèterai une maison au bord de la mer pour mon papa ( et ma maman aussi ) et je rachèterai la maison-paradis de mon enfance pour Anouk comme on se l'était promis avec Nathan ; je ferai en sorte que ceux que j'aime aillent bien, que mes grands-parents ne souffrent pas de solitude et d'autres choses, que mon papa fasse soigner la jambe qui le fait souffrir ; je demanderai à mes copines de médecine de me conseiller pour placer mon argent dans la recherche médicale mais de manière intelligente ; je monterai ma librairie avec ma copine comme prévu, et on pourra même faire le salon de thé alors si on a plein de sous, j'irai tous les étés en Inde jusqu'à ce qu'on ait assez bien préparé notre coup pour faire un mini tour du monde en amoureux, et après tout ça je ferai un bébé, hé oui !
Cinq personnes que j'aimerais connaître davantage : Les rencontres avec les personnes de la grande toile, bloggeuses ou pas, seraient, j'en suis sûre, sources de grands plaisirs, et de joyeux moments, mais il est vrai que je suis une timide assortie en ce moment d'un p*tain de complexe monumental même si je sais qu'avec certaines, les affinités sont déjà assez fortes pour que ce soit vraiment chouette ! Celles que je veux connaître davantage se reconnaitront, donc.
J'ai décidé que chaque questionnaire serait accompagné d'une photo qui n'a rien à voir, et c'est donc encore le cas aujourd'hui. Ce n'est pas non plus choisi au hasard puisque j'aimerais assez me retrouver là maintenant au bord de la mer, sentir les embruns et le sel sur la peau, mmh.
Je me rends compte que j'ai écrit vraiment beaucoup, c'est que je ne fais pas les choses à moitié !
Et je ne passe le relai à personne puisque tout le monde l'a déjà fait, et que les autres ne lisent pas mon blog huhu !
03 juin 2008
cadeaux
En ce moment je trouve pleins de petits cadeaux sur mon chemin, comme autant de petits caillous blancs qui m'aident beaucoup à trouver mon chemin vers ma nouvelle vie toute douce...
Ma maman qui descend les escaliers en courant avant que je ne parte pour m'offrir une boîte de recharges de polaroïds, petit cadeau acheté à Bordeaux aux dernières vacances, mais offert là, comme ça...
Ma grande soeur qui vient déjeuner un dimanche, et qui m'offre mon cadeau d'anniversaire, un livre japonais des éditions du jeu de paumes, dans son joli sac de l'atelier de Belleville où elle l'a trouvé...
Mon amoureux qui m'emmène à Ik*éa parce qu'il voit que je suis tristounette.. On a mangé suédois, et puis on a rêvé sur les meubles en pensant à notre future maison, et il a pris pleins de mesures et de références...On a acheté des tonnes de tissus, des chaussons bleu canard parce que le froid revient un peu, une lampe, des jolis stickers dessinés par l'atelier LZC, et des cahiers comme j'aime, avec une couverture très rigide, cette fois-ci j'ai pris le brun et le beige, parce que j'avais déjà le prune et le rose...
En rentrant on a fait un sac à quatre mains dans un des tissus trouvés là-bas, et puis après on a fonçé chez les parents pour les FBI du lundi soir, et puis aussi pour leur montrer notre ouvrage...
Il y a aussi le texto d'Anouk "je t'aime" à 15h34 quand elle sort des cours ; les mots doux de Jenny dans ma boîte mail qui me touchent très fort et que je relis souvent (merci...) ; les nouvelles lunettes que je vais sans doute choisir chez l'opticien quand j'y retournerai une nouvelle fois vendredi ; ma coordinatrice du master dont j'avais un peu peur et qui en fait est très gentille ; ma copine qui a décroché un stage chez un éditeur jeunesse, et avec qui je vais déjeuner un de ces jours, qui me dit "tu sais on a le droit de prendre des livres alors tu m'aideras à choisir pour notre librairie" ; la visite de notre futur jardin faite par maman qui nous montre tous ses "bébés", les petite pousses auxquelles il faut faire très attention, et puis les rosiers, les framboisiers, le lilas à tailler un peu, le jasmin qui s'accroche après avoir revécu, les passiflores, et les autres dont j'ai oublié les noms mais que je vais connaître peu à peu ; le nouveau shampooing qui fait que les cheveux sentent comme après le coiffeur ; les soirées avec les copains de médecine ; et puis il y a ce morceau, que je prends comme un petit cadeau, du groupe que manage un de mes très bons amis de la khâgne puis de la fac, cet ami dont je suis si fière, puisqu'à vingt ans il a déjà fait un travail fabuleux, et même l'année dernière en préparant normal sup' ...
"All I ever needed is here, in my arms"
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29 mai 2008
Je me souviens du souffle retenu avant d'entrer sur scène, puis ce plaisir de danser, de danser à plusieurs, de danser avec, avec les autres, avec la musique, avec soi-même et son corps, ces mouvements coordonnés à la parfection, les projecteurs dans les yeux qui empêchent de voir le public et le temps qui semble s'arrêter dans la seconde juste avant les applaudissements. Je me souviens de ma dernière chorégraphie, de celle-là où l'on a dansé en costumes de messieurs trop grands avec des gants pour la vaisselle de quatre couleurs différentes, moi j'avais les roses. C'était il y a trois ans, le temps où le corps était encore insouciant, le corps d'une jeune fille qui grandit, et devient femme, où la tête et le coeur sont ivres d'apprendre à aimer, et d'apprendre à être aimés. Quand on se souvient de ce temps-là, on ne voit que des jours de printemps et des rayons de soleil, la jeune fille qu'on était, celle qui avait les cheveux jusqu'aux fesses et qui superposait les jupes. Puis il y eu les dures années d'hypokhâgne et de khâgne, deux annés passées avec mon amoureux, hasard d'être acceptés au même endroit, soulagement puis inquiétude. Les questions qu'on commence à se poser, qu'est ce que ça fait d'être toujours ensemble, de travailler au même endroit, et de vivre à deux dans une seule et même pièce. On découvre alors que l'amour fait aussi souffrir, oh tellement souffrir, et cela même si on s'aime très fort, et que partir de la maison familiale, même si c'est pour aller tout près, ce n'est pas anodin pour une fille de même pas dix-huit ans. Ca fait mal, ça brise le coeur, mais moins que de voir sa maman tomber dans la dépression et son papa désemparé devant cela. Tous les matins il fallait se lever à six heures, prendre un bus pour aller à la gare, attraper le train, descendre quelques stations plus loin, et marcher un quart d'heure jusqu'au lycée, c'était fatiguant, il faisait nuit quand on partait, et nuit quand on revenait, et il fallait encore passer nos nuits à rédiger des dissertations. Alors je suis partie, je ne supportais plus de voir maman comme ça, partagée entre la souffrance de ne pas pouvoir l'aider, et la colère qu'elle ne m'aide pas, elle, après tout c'est elle la maman. Oh il y en a eu des larmes et des cris, des courses folles dans la nuit sur le macadam glissant. Comme dit un proverbe russe "qui a deux femmes perd son âme, qui a deux maisons perd sa raison" et ce n'était pas facile d'avoir le coeur scindé en deux, toujours entre des sentiments contradictoires, et d'apprendre à vivre entre deux endroits, même si proches. J'ai tenu bon l'année d'hypokhâgne, soutenue par mon amoureux, mais l'année de la khâgne a été dure. Plus que ma raison, c'est mon corps qui en a pâti, ne plus avoir le temps pour rien, et sûrement pas pour danser, ni pour aller faire le marché avec papa comme avant, et faire la cuisine avec lui, manger n'importe quoi, se remplir de nourriture parce qu'on se sent vide, et inutile, et avoir de plus en plus l'envie de ne plus jamais quitter son lit. Oui, rester là, que personne ne nous parle, qu'on nous laisse seulement dormir. Il m'en a fallu du temps pour me convaincre de (re)mettre un pied en dehors de la couette, du temps et beaucoup d'amour. Ma maman s'en est sortie, ou du moins va beaucoup mieux, elle passe son temps dans le jardin, et n'entend jamais le téléphone mais on lui pardonne, dans la maison sur pilotis on entend à nouveau les rires et les disputes, mais surtout les rires. Je veux maintenant panser mon corps meurtri, et soigner mon coeur, mais je suis si heureuse de sauter la barrière tous les soirs pour aller à la maison, c'est aussi pour ça que je les aime tant, c'est parce que ça n'a pas toujours évident. On va habiter tout près d'eux, je veux mettre les mains dans la terre avec maman, qu'on y puise toutes les deux de la force, et qu'on y fasse pousser les plus belles des fleurs, je veux lui montrer que je l'aime de cet amour qui noue le ventre et le coeur, je voudrais tellement qu'elle soit fière de moi. Tout ce tumulte en moi, je l'envisage maintenant comme la manière que j'ai eu de devenir adulte, et femme.
Maintenant, je veux devenir moi.


























